Scolarisation des enfants handicapés : l’honnêteté casse ses béquilles

Utilisant le nom des gamins en situation de détresse physique, quelques fonctionnaires et associations font du business lors des inscriptions en première année du cycle secondaire dans des établissements scolaires publics.

Le poste de dirigeant d’un établissement scolaire public vous fascine, depuis toujours ou presque, écoutons Jean-Emmanuel Nkoa, proviseur du lycée technique de Mbalmayo (Nyong-et-So’o): «À chaque rentrée, mes collaborateurs et moi faisons face à des situations embarrassantes. Chaque année, sur la table de notre comité de recrutements, nous recevons au moins une cinquantaine de dossiers. Tous ont pour objet ” demande de recrutement en première année” qu’accompagne la mention ” enfant en situation de détresse ”. Globalement, ces dossiers sont montés par des personnels des affaires sociales. Que faisons-nous? Eh bien, nous nous rendons auprès des familles de ces enfants dans le cadre d’une contre-expertise qui convoque de nombreux paramètres. Que constatons-nous sur le terrain? Il arrive que nous soyons face à trois types de cas. Soit il s’agit des enfants bien portants, mais dont les parents se montrent très misérables du fait d’un handicap physique, ou encore du fait d’un niveau de revenus très bas, soit il s’agit des enfants orphelins, soit il s’agit des handicapés moteurs». Que le proviseur du lycée technique de Mbalmayo mette ainsi en récit quelques séquences de ses 22 ans au poste de chef d’établissement d’enseignement secondaire, cela se laisse mesurer à l’aune de la phrase qui ponctue son propos: «S’agissant des familles qui sollicitent une place pour leur enfant dans un établissement d’enseignement secondaire public, dans de nombreux cas, la falsification le dispute sans vergogne au mensonge».

Problématique
Au cours de l’atelier de revue et de réflexion sur la transition des élèves handicapés du primaire au secondaire tenu ce 3 juillet 2024 à Mbalmayo, l’affaire pose quatre questions, elles-mêmes enchaînées. «Une question très ancienne et très générale: Comment s’opère la transition des élèves du primaire au secondaire? Comment s’opère celle des élèves en situation de handicap? Quel est le profil de l’enfant qui doit bénéficier d’une prise en charge spéciale dans les dispositions prévues par les textes en vigueur? Et une question nouvelle qui étale le business sur le dos des enfants ayant des besoins éducatifs particuliers», expose Marcellin Mebada, inspecteur général au ministère des Enseignements secondaires (Minesec).
Selon ce dernier, les voies pour faciliter l’éducation inclusive au Cameroun sont connues dans les grandes lignes. «La scolarisation des enfants handicapés dans les écoles inclusives est aujourd’hui un modèle de plus en plus répandu au Cameroun où conventions internationales, lois, décision et arrêtés relatifs au handicap et à l’inclusion étayent une politique nationale. Promue par le gouvernement, ladite politique pose clairement le droit de tout enfant, adolescent ou adulte en situation de handicap à une formation scolaire, professionnelle ou supérieure correspondant à ses besoins et à ses aspirations. En la matière, le Gouvernement ne ménage aucun effort. Selon ses dispositions budgétaires, il met en place des soutiens spécifiques, des unités localisées, du matériel pédagogique adapté, favorise une aide humaine à la scolarisation à travers des innovations institutionnelles et le déclenchement de réformes. En fait, cette politique gouvernementale a une ligne de mire: faciliter la transition des élèves handicapés du primaire au secondaire de façon concrète et pérenne dans les communautés de vie avec des besoins et des problématiques locales», confirme Marcellin Mebada.

Fraude sociale
Seulement, bien que marquée tant dans les discours publics que dans les dispositifs d’action publique, la scolarisation des jeunes handicapés intéresse de plus en plus des loups. Sur le sujet, plusieurs voix entendues ce 4 juillet 2024 à Mbalmayo font part des préoccupations d’ordre éthique. C’est que, en plus de l’approche qui s’éloigne d’une catégorisation objective et immuable de faits biologiques (paralysie, cécité…) pour prendre en compte la relation des personnes à la vie sociale, il y a de basses besognes ourdies par quelques fonctionnaires et des associations qui exhibent beaucoup plus leur côté «non lucratif».
«En août 2023, un fonctionnaire du Minas était venu me voir, en se présentant comme un facilitateur agréé auprès des familles ayant un enfant handicapé en fin de cycle primaire. Il a commencé à s’enquérir de mon fils. Il m’a proposé des aides. Il m’a proposé d’offrir à mon fils une place en 6ᵉ au lycée bilingue de Mbalmayo à mon fils et une chaise roulante. J’ai dit alors: “soit, si c’est de bon cœur, je vais accepter.” Mais je ne savais pas qu’il voulait récolter de l’argent dans ma poche. Il a disparu dès lorsqu’il a senti le terrain devenir glissant», nous confie un parent.
«Le financement des études est déjà coûteux au primaire et devient encore plus élevé au secondaire. C’est une charge augmentée, des parents, des mères célibataires surtout, se voient gérer seules leurs enfants avec des situations complexes et les difficultés administratives que cela représente alors qu’elles sont déjà celles souffrant le plus de la précarité de l’emploi. Comment se protéger et protéger sa famille de la précarité quand on est confrontés à des démarches administratives complexes, un manque d’accompagnement, une pénurie de places dédiées? Certains esprits en profitent pour étaler une fausse misère. Ils s’associent alors à des associations de défense des droits des personnes handicapées pour inscrire leurs enfants handicapés ou non dans des établissements publics d’enseignement secondaire», affirme Rita Acha Agum, chargée de programmes chez Sightsavers, une organisation non gouvernementale internationale très impliquée (depuis 2017) dans le processus d’opérationnalisation de l’éducation inclusive au Cameroun.

Angle de déviance
Ainsi se trouvent trahis, d’une part, l’intention de certains parents à contourner le paiement de la scolarité de leur progéniture et, d’autre part, des «réseaux de traders» avides d’argent. De cette situation se dégage toute une gamme de relations entre des parents et ces «réseaux». «La situation peut être abordée de multiples façons et ce d’autant plus que ce qui est dénoncé ainsi couvre une vaste palette, de petites manœuvres jusqu’à l’escroquerie organisée à grande échelle», explique Glory Agho, Program manager à la Cameroon Baptist Convention Health Services (CBCHS).

Jean-René Meva’a Amougou

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