Professionnalisation des enseignements : les universités peinent à apporter leur pierre à l’édifice

Constat fait par des experts lors de la 10e session de la CRUROR-AC à Yaoundé.

Photo de famille après l’ouverture de la 10e session de la CRUROR-AC

Pour se mettre en jambes à la rentrée, des étudiants de l’Institut des Mines et des Industries Pétrolières (IMIP) de l’Université de Maroua, au Cameroun, partent en excursion pour réaliser une carte géologique. Apprendre à identifier les roches sédimentaires, les plis, les failles. Savoir en rendre compte de manière concise. La situation dont nous parlons, et les mots mêmes qui nous servent à la dire diffèrent fortement selon les pays de la zone Cemac. «C’est que, dans la sous-région, les formations professionnelles sont très diversifiées, tant par leur lieu d’effectuation que par la nature des activités auxquelles elles préparent», constate Pr Désiré Avom. Selon ce Camerounais, agrégé des Facultés des Sciences économiques, «dans de nombreux pays d’Afrique centrale, la formation professionnelle et les savoirs utilitaires n’ont pas encore leur place à l’université». Bien plus, postule Pr Jean-François Owaye (Vice-Recteur en charge de l’administration et de la coopération à l’Université Omar Bongo), «dans nos universités trois types d’acteurs coexistent: ceux qui font revivre la beauté et la sagesse du passé et de la tradition des arts, des lettres et de la philosophie; ceux qui font avancer le savoir scientifique en formulant des vérités générales, et ceux qui appliquent ces savoirs et ces vérités générales de manière à répondre aux besoins sociaux du monde actuel. Dans pareil cadre, les formations professionnelles ont des difficultés énormes à avoir pignon sur les campus universitaires».


Implicite dans ce propos est l’idée que, dans plusieurs universités d’Afrique centrale, le profil des enseignants n’en finit pas de considérer que la formation professionnelle relève, non pas de l’université, mais du milieu du travail. Et Pr Guy-Florent Ankogui-Mpoko (enseignant-chercheur au département de géographie de l’Université de Bangui et non moins expert membre de la Cellule technique LMD Cemac) de le dire plus clairement: «Nos universités, pour la plupart, ont intégré le fait qu’elles ont exclusivement le monopole de la formation des maîtres et non de fournir des professionnels au marché de l’emploi».
Suivre le rythme


De ce modèle, il découle que de nombreux enseignants d’université dans la sous-région ne peuvent que transmettre une pensée inerte, même si elle est pédagogiquement bien organisée. «Or, à cette heure de la mondialisation, la construction et la maîtrise des connaissances sont efficaces dans la pratique professionnelle», soutient Dr Gervais Ngovon. En effet, d’après ce Centrafricain, ancien procureur de la République à Bangui et juriste auprès de la Cemac, «dans le monde d’aujourd’hui, l’apprentissage professionnel en dehors de l’université n’est plus une option. Le rythme et la constance du changement exigent qu’on sorte des facultés avec des compétences. Alors, pour les universités d’Afrique centrale, c’est l’occasion de jouer un rôle encore plus important dans la chaîne professionnelle, en renforçant leur présence en amont».

Jean-René Meva’a Amougou

Adapter la formation professionnelle d’aujourd’hui aux tendances de demain
Le seul fait que la formation professionnelle ait fait l’objet de nombreux débats lors de la 10e session ordinaire de la Conférence des recteurs d’universités et des responsables d’organismes de recherche d’Afrique centrale (CRUROR-AC) confirme, si besoin est, qu’une réflexion profonde est désormais entreprise sur les contenus des diplômes d’enseignement supérieur délivrés par les Etats de la sous-région. A Yaoundé, du 4 au 5 mars 2025, l’on l’a martelé: Une vie professionnelle se commence sur un diplôme mais se construit sur des compétences. De l’avènement des formations en ligne à l’essor des technologies immersives, en passant par l’adaptation aux besoins changeants du marché du travail, la formation professionnelle s’est transformée. Son rôle devient alors central pour permettre aux stratégies RH de relever les défis de demain. Et si tout le monde, universitaires et politiques en tête, est d’accord sur les atouts considérables d’une formation bien pensée, le sujet ne passionne pas encore tous les esprits. «Alors, en Afrique centrale, il est question de jeter les bases d’une collaboration croissante entre les entreprises et les institutions éducatives pour concevoir des programmes de formation alignés sur les besoins du marché du travail», comme l’a souligné le Pr Marcel Laurent Fouda, au cours de son exposé sur la «Formation professionnelle et développement socio-économique en Afrique Centrale: enjeux et défis pour l’intégration sous régionale». L’affaire se résume simplement: en Afrique centrale, il faut désormais considérer les évolutions dans la manière de penser, repenser la formation et adapter celle-ci à différents niveaux de compétences. Plus simplement encore, il faut que les universités de la sous-région développent des programmes modulaires, pertinents et attractifs, permettant aux apprenants de personnaliser leurs parcours de formation en fonction de leurs objectifs professionnels.
Professionnaliser l’université en Afrique centrale, en y développant des formations professionnelles, c’est l’antienne qui a guidé les travaux de la 10e session de la CRUROR-AC. A travers cette instance, cette ambition est en train de prendre une nouvelle actualité et même un nouveau vocabulaire. D’où le présent zoom.

Mise en œuvre du système LMD

La difficile intégration des intelligences en Afrique centrale

Amorcé depuis 2024, dans l’intention de créer un espace sous régional d’enseignement supérieur commun aux pays membres de la Cemac, ledit processus est à la peine.

Palais des Congrès de Yaoundé, ce 5 mars 2025, la parole est donnée à un auditeur libre. Salle silencieuse, attentive, captivée. Avec vigueur et exactitude, la tête haute, regardant et interpellant avec véhémence le panel constitué pour réfléchir sur «Quelles stratégies pour une politique de formation professionnelle intégrée et partagée par les Etats membres de la Cemac?», l’homme fait plusieurs constats. «L’implémentation du système Licence, Master, Doctorat (LMD) dans la plupart des universités de la Cemac peine à atteindre les résultats escomptés. Les systèmes d’enseignement supérieur de la sous-région éprouvent d’énormes difficultés à s’adapter aux exigences internationales et aux besoins de contextualisation des formations. Il y a un exercice qui a été fait depuis l’an dernier et qui a montré que les résultats n’étaient pas très satisfaisants. Les différents États de la communauté ne sont pas au même niveau». On s’arrête là et place aux confessions.


«En effet, c’est que depuis 2005 que le système LMD a été implémenté dans la zone Cemac, il y a beaucoup de retard et aujourd’hui le système n’est pas véritablement harmonisé. Il y a vraiment une urgence: il faut revisiter le logiciel stratégique du système LMD au niveau communautaire», reconnaît Pr Marcel Fouda, coordonnateur adjoint CSR-Evaluation-LMD. En clair, au niveau de la Cemac, il y a toujours des disparités dans l’application du système LMD d’une institution à une autre. Nous avons une vingtaine d’institutions d’enseignement public. A écouter les experts présents ici, personne ou presque ne développe des outils qui permettent une bonne application de ce système qui permet à l’enseignement supérieur de l’espace Cemac de retrouver ses lettres de noblesse et d’être au niveau de qualité et de compétitivité requises.

Bobo Ousmanou

Ils ont dit

Baltasar Engonga Edjo’o, Président de la Commission de la Cemac
«Pour la 11e session ordinaire de la CRUROR-AC, nous serons à l’Université de Bangui»
En tant qu’organe consultatif auprès du Conseil des Ministres de l’UEAC, la CRUROR-AC qui est l’instance permanente appropriée d’échanges d’expériences entre les responsables des Universités d’une part, et ceux de la recherche d’autre part, travaille beaucoup sur le comment améliorer l’enseignement supérieur dans le Cemac. Depuis la réunion du 24 novembre 2000 à Libreville, celle du 7 mars 2003 à Malabo et toutes les autres, des réflexions et des recommandations importantes ont été faites. Cette 10e session de la CRUROR-AC ici à Yaoundé a été un moment clé pour l’avenir de l’enseignement supérieur en Afrique centrale. Les réflexions et les recommandations qui ont émergé de cette conférence devraient permettre de renforcer la coopération régionale et de faire progresser l’intégration sous régionale dans le domaine de l’éducation et de la recherche. Pour la 11e session ordinaire de la CRUROR-AC, nous serons à l’Université de Bangui, en République Centrafricaine. Le thème a déjà été arrêté: «La gouvernance universitaire à l’ère de l’intelligence artificielle: enjeux, opportunités et défis pour l’enseignement supérieur, la recherche et l’innovation en zone Cemac».


Professeur Gérard Gresenguet, Recteur de l’Université de Bangui
«La professionnalisation des enseignements est une nécessité»
L’un des axes majeurs de cette rencontre a été l’importance de la formation technique et professionnelle dans le processus d’industrialisation des économies d’Afrique centrale. Dans un contexte marqué par une digitalisation croissante, la professionnalisation des enseignements apparaît comme une nécessité pour permettre aux jeunes diplômés d’intégrer rapidement le marché du travail. Ainsi, les discussions ont mis en lumière les rôles et potentiels du numérique comme catalyseur de la formation pour l’emploi. Les experts ont insisté sur l’urgence d’une politique commune en matière de formation qualifiante et d’une réforme du système d’enseignement technique.


L’autre axe majeur a été l’évaluation du système Licence-Master-Doctorat (LMD), en vigueur dans les universités de la sous-région. Si ce système a permis une certaine harmonisation des cursus, son impact sur l’insertion professionnelle reste limité. Les recteurs ont donc insisté sur la nécessité d’une réforme profonde du LMD pour le rendre plus conforme aux besoins du marché du travail. Parmi les pistes proposées figurent l’élaboration d’une politique commune de l’enseignement supérieur et le développement d’une stratégie d’harmonisation du LMD à l’échelle sous régionale. L’objectif est de garantir des formations qualifiantes, adaptées aux réalités socio-économiques et capables de favoriser l’employabilité des diplômés


Pr Filiberto Ntutumu Nguema Nchama, Recteur de l’Université Nationale de Guinée Équatoriale
«Impliquer tous les acteurs en vue d’une meilleure implémentation, dans chaque État, des textes communautaires»
Sur l’état des lieux du projet de construction de l’espace Cemac de l’enseignement supérieur, de la recherche et de la formation professionnelle, la conférence des recteurs retient les grandes avancées et les résultats positifs engrangés. Elle incite toutefois au renforcement de ce processus en termes, notamment, d’harmonisation des systèmes universitaires des États et d’activation de tous les acteurs en vue d’une meilleure implémentation, dans chaque État, des textes communautaires en matière d’enseignement supérieur, de recherche scientifique et de formation professionnelle.
A propos de la mise en œuvre du système LMD (Licence Master Doctorat), la CRUROR/AC a exigé des pays n’ayant pas encore désigné leurs représentants dans l’équipe de chercheurs siégeant à la cellule communautaire LMD de le faire dans les meilleurs délais. C’est l’occasion pour mettre toutes nos difficultés ensemble afin de chercher les voies et moyens pour régler ce qu’il y a à régler et de faire en sorte que nous puissions parler le même langage


Pr Mahamat Saleh Daoussa Haggar, Président de l’Université de N’Ndjamena
«Au Tchad, les universités, les entreprises, les organisations de la société civile et le gouvernement travaillent main dans la main»
Le Tchad a déjà franchi une étape dans la modernisation de son système éducatif. Un projet ambitieux visant à professionnaliser l’enseignement supérieur a été lancé en octobre 2024.
Ce projet vise à mieux préparer les étudiants tchadiens à intégrer le monde du travail. En effet, il s’agit de rendre les formations universitaires plus proches des réalités du marché de l’emploi. Concrètement, les futurs diplômés sont mieux outillés pour trouver un emploi et contribuer au développement économique du pays. Pour atteindre ses objectifs, le projet s’appuie sur une approche collaborative. Les universités, les entreprises, les organisations de la société civile et le gouvernement travaillent main dans la main pour améliorer les contenus pédagogiques, favoriser les stages en entreprise, créer des liens avec le monde professionnel et mettre en place des mécanismes d’orientation. La professionnalisation de la formation consiste à construire la formation de manière à ce qu’elle rende les individus capables d’exercer une activité économique déterminée.


Pr Ange Antoine Abena. Président de l’Université Denis Sassou-N’guesso
«La CRUROR-AC a insisté sur la pédagogie active»
Le thème de la professionnalisation rencontre aujourd’hui un vif succès non seulement dans le champ de la formation mais aussi dans celui du travail. L’importance accordée à la professionnalisation a un impact direct sur la valeur et la reconnaissance des diplômes. C’est la raison pour laquelle la professionnalisation concerne, dans un premier sens, l’évolution continue des compétences professionnelles d’un individu associée à une efficacité accrue. Cette forme de professionnalisation renvoie au processus de fabrication, par la formation, l’organisation et l’expérience, d’un individu s’intégrant à un collectif de travail où il est reconnu par ses partenaires. Elle renvoie aux revendications de reconnaissance de soi, en tant que professionnel, c’est-à-dire un individu à la fois qualifié, au sens de formé, et compétent, au sens de reconnu. Elle fait référence à l’adaptation des programmes d’études et de formation aux exigences et aux besoins du marché du travail. En choisissant ce thème, la 10e session de la CRUROR-AC a voulu traiter en profondeur un des aspects liés à la professionnalisation de la formation et qui insiste sur la pédagogie active. Chez nous au Congo-Brazzaville, nous avons adopté le système LMD depuis 2009, pour permettre une plus grande professionnalisation des diplômés issus de l’enseignement supérieur et une adaptation au numérique.

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