Le message qui trône sur l’une des façades du nouveau bâtiment de la chambre basse du parlement camerounais trahit le branding de l’Empire du Milieu, dans un contexte de farouches luttes géopolitiques.

Lorsqu’on est à l’entrée principale du nouvel édifice qui sert de siège à l’assemblée nationale du Cameroun, on peut lire des écriteaux en mandarin, en anglais et en français marqué à sa devanture. «Aide de la Chine pour un futur partagé» est écrit en gras sur l’une de ses façades. De première vue, cet édifice est un canal d’expression de son donateur. On aperçoit des drapeaux chinois bien hissés, dominant l’un des institutions de souveraineté, garant du pouvoir législatif au Cameroun. Le contemplateur étranger pourrait premièrement supputer sur une démonstration de la toute-puissance de la Chine en Afrique plutôt qu’à la consécration d’un bilatéralisme triomphant entre deux États. Cet immeuble nous révèle que la Chine s’exprime bien en Afrique puisque les marques de sa domination sont bien visibles.
En 2017, l’immeuble-siège de l’Assemblée nationale avait été partiellement ravagé par un incendie. Deux ans plus tard, le président de l’auguste chambre posait la première pierre d’un nouvel édifice, entièrement financé par la Chine. Ce projet a débuté en janvier 2019. Le 30 Novembre 2024, il a été officiellement inauguré. Un bâtiment qui comprend un hémicycle de plus de 400 places et des bureaux modernes sur 14 étages, une salle de banquet de 1000 places, un musée parlementaire constitué de l’actuel hémicycle, deux casernes de gendarmerie et de pompiers. 60 milliards de francs CFA ont été investis sur 37.500 mètres carrés de terrain.
Célérité
De prime abord, il faut admettre que ce temple de la démocratie camerounaise affiche fière allure. Ce joyau architectural écume les sommets de la colline de Ngoa-Ekelle. Il a poussé comme un champignon, avec une célérité qui bat des records dans les BTP camerounais. Surtout lorsqu’on sait les lenteurs qui caractérisent habituellement les livraisons des projets de construction dans les marchés publics de ce pays, leader économique incontesté en Afrique centrale. Lorsqu’on aperçoit la structure, on est en droit de se demander: «mais qu’est-ce qui a bien pu marcher cette fois pour qu’elle puisse être exécuté aussi rapidement?». Oui, bien évidemment, après 5 années de travaux, le camerounais lambda est naturellement surpris de la vitesse d’exécution de ce gigantesque projet.
Que perdons-nous encore en l’obtenant?
Les Camerounais apprécient relativement cette «aide» dont les travaux ont été diligenté par l’entreprise chinoise Beijing Urban Construction Group. «Ce beau cadeau, cette imposante bâtisse contribue à l’embellissement de cette avenue historique . Mais il y’a lieu de s’interroger sur la qualité du message que le providentiel donateur chinois voudrait faire passer. Surtout lorsqu’on aperçoit les marques de sa prépondérance sur cette institution phare du Cameroun», explique un riverain. «A cette ère où les Etats africains semblent s’interroger sur la durabilité de la coopération entre les Etats du Nord et ceux du Sud, n’est-on pas en droit de dire que cette libéralité chinoise n’est d’aucune utilité puisqu’elle n’impactera nullement l’essor économique du Cameroun? Et que l’obsolescence de pareille assistance est de plus en plus perceptible dans nos sociétés?», s’interroge-t-il.
«L’immeuble-siège de l’Union Africaine à Addis-Abeba, entièrement financé et construit par la Chine, a fait couler beaucoup d’encre et salive. Après un audit sécuritaire, plusieurs allégations soutenaient que les bureaux de cet immeuble avaient été truffés de micros relié directement à Pékin. Le huis clos entre les Chefs d’Etat était directement écoutés par des agents de renseignement assis devant leurs postes récepteurs à Pékin. Quel est donc la pertinence d’accepter se faire construire une institution de souveraineté, à l’exemple de l’Assemblée nationale, par une puissance étrangère à une ère où la guerre du renseignement bat son plein?
Lorsqu’on sait que dans les relations entre Etats capitalistes, seuls les intérêts comptent, on se doit d’être prévenants. Les défenseurs du néo-colonialisme chinois présentent la Chine comme une alternative à l’impérialisme occidental. Ils font promouvoir un discours propagandiste sous le fallacieux slogan du «gagnant-gagnant». Sérieusement, peut-on envisager un rapport gagnant-gagnant entre le riche et le pauvre, le fort et le faible? Nous croyons que non!», conclut un activiste de la société civile, très introduit dans les dossiers de la coopération Chine-Afrique.
Le riche ou le fort l’emporte toujours
Pour plusieurs observateurs politiques africains, les flux d’aide de Pékin vers les pays africains est un instrument de soutien à l’élite dirigeante corrompue. Ces financements permettent à ce « donateur » de s’assurer un accès aux ressources naturelles et aux entreprises chinoises de prendre pied dans les pays bénéficiaires. En plus, une part croissante de l’aide se transforme généralement en prêts, augmentant le fardeau de la dette. Les critiques soulignent également que l’aide ne profite pas toujours aux bénéficiaires. Elle est souvent détournée vers des intérêts égoïstes. Bien que critiquée pour son approche liée aux ressources naturelles, l’omniprésence chinoise est perçue par les dirigeants africains comme une opportunité de développement alors que les observateurs occidentaux estiment que cette Chine «généreuse» est un «donateur voyou».
Il faut admettre que l’aide au développement au Cameroun est principalement fournie par l’Agence Française de Développement (AFD) et l’Union Européenne. L’AFD intervient dans divers secteurs tels que l’agriculture, l’éducation, la santé et les infrastructures, avec des financements annuels d’environ 150 milliards FCFA depuis 2002. La France et l’UE sont les principaux donateurs du Cameroun. Leur assistance représentante entre 5% et 10% du budget national. Cependant, des défis persistent, notamment la corruption et un manque de coordination entre le gouvernement et ces partenaires.
Il faut repenser l’aide au développement en Afrique. C’est une urgence. Le terme «aide», de plus en plus péjoratif, est devenu obsolète. L’aide dans son sens classique est dépassée. De plus en plus, on parle d’assistance ou de coopération. Il faut trouver une alternative aux modèles d’aide traditionnels. On peut tout donner à un peuple mais tant qu’on ne lui apprend pas produire par lui-même, on ne l’aide pas. Souvenons-nous de cette célèbre maxime de Confucius, sage chinois qui, dans ses cogitations, estimait » qu’à me donner du poisson, apprenez-moi à pêcher « . Ce confucianisme, la Chine l’a mis en exergue pour amorcer son essor. Elle a dû cravacher en s’imposant une certaine conduite. Face à ses maîtres occidentaux, elle a toujours exigé un transfert de technologie, seul gage susceptible de favoriser une réelle plus-value.
Pour lutter contre la pauvreté en Afrique, l’assistance devrait inclure un soutien conséquent dans divers secteurs phares. L’investissement dans l’agriculture et la productivité des petits exploitants peut favoriser la sécurité alimentaire et augmenter les revenus des populations à la base. L’octroi des microcrédits et la création des groupes d’épargne permettront aux familles de créer des entreprises et d’améliorer leur situation financière. L’investissement dans des programmes de santé et dans l’éducation sera crucial pour améliorer les conditions de vie des plus pauvres. Il faut impliquer les communautés locales dans le développement des micro-projets. Ce qui pourra assurer une meilleure adaptation aux besoins spécifiques.
En septembre dernier, lors du sommet de Beijing le président chinois, Xi Jinping, a annoncé un soutien financier de 360 milliards de yuans pour des projets conjoints en Afrique, incluant la santé, l’agriculture et l’industrialisation. Elle aspire mettre l’accent sur des actions concrètes et des résultats durables. Et c’est sur ces nouveaux leviers que la République Populaire de Chine est plus attendue au Cameroun.
Dr TOM
