Nicolas Beyene : 47 ans au volant des morts et des vivants

Voile levé sur le métier de chauffeur de corbillard, tel que pratiqué par un «ancien».

Nicolas Beyene : 47 ans au volant des morts et des vivants

Que son épouse le considère gentiment comme «dragueur à vocabulaire pauvre», voilà qui amuse bien Nicolas Beyene, Lorsque nous le rencontrons ce 21 octobre 2024 dans sa maison sise au quartier Ekounou (Yaoundé 4e), l’octogénaire fait valoir son âme d’enfant. «C’est ainsi que la patronne de ce palais me traite à seulement quelques jours de la Toussaint», sourit-il. Sur le coup, ce père de 12 enfants invente une curieuse galanterie: «Quand j’accompagne quelqu’un dans son village natal, des femmes me supplient de bien tenir mon volant». Dans une ambiance où la sincérité de l’amour cohabite avec la pureté des sentiments, Nicolas Beyene se taille un profil: celui de «plus vieux chauffeur professionnel de corbillard du Cameroun». «Cela fait 47 ans que je suis conducteur de pompes funèbres», renseigne-t-il. Pour la suite, il se révèle être un personnage qui a beaucoup voyagé à travers le Cameroun. «Je connais ce pays, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest. Partout, j’ai conduit des corbillards», explique-t-il. Tout cela passerait pour plutôt commun si l’on n’ajoutait à la carte «le transport des restes de plusieurs dignitaires de la République».

Vie de «convoyeur de morts»
Dans ce «palmarès», Nicolas Beyene rappelle juste un chiffre: «un». «Selon moi, il est le symbole du jour où tout s’arrête pour un être qui était plein de vie. Ceci me vaut un salaire que je dépense dans une seule vie, celle de ma petite famille. C’est ce message qu’un conducteur de pompes funèbres incarne au quotidien». A tous égards, le propos transcrit sur un rouleau des informations considérables sur le rôle et les compétences du «chauffeur de corbillards». «La mission principale du conducteur de pompes funèbres est d’assurer la conduite d’un véhicule funéraire en veillant à la sécurité des personnes transportées. Il en assure l’entretien et la propreté». À sa manière, Nicolas Beyene, ô combien bavard et réflexif, se lâche et convainc que celui qui exerce ce métier doit posséder un ensemble de compétences techniques, émotionnelles et interpersonnelles. Sur la grille sont exposés tact, discrétion, adresse au volant,

concentration, maîtrise de soi, bonnes capacités d’adaptation et équilibre émotionnel solide. «Personnellement, je dois dire que je suis soumis à une certaine disponibilité (interventions de nuit, de week-end et de jours fériés) pour répondre aux appels d’urgence et assurer les services funéraires lorsque nécessaire. Bref, quotidiennement je suis confronté à la souffrance des familles en deuil», ébauche-t-il. Et d’ajouter: «N’allez pas croire que vous allez vous morfondre à la place du deuil au village. Il y a le vin, la bouffe… En tout cas, on a beau convoyé un mort, la vie prend souvent le chauffeur du corbillard à bras-le-corps.
Sans doute, le caractère particulièrement sensible du deuil explique et légitime cela. A écouter Nicolas Beyene, ces différents aspects réclament que le travail du conducteur de pompes funèbres se déploie avec moins de «mercantilisme» et de «froideur», et plus de «décence», de «respect», de «patience», de «cordialité». Conscient de tout cela, notre interlocuteur se défend alors d’être indifférent à la douleur des familles. Au contraire, il fait valoir la difficulté relationnelle de son travail et l’investissement personnel qu’il nécessite. Il ne s’agit pas, selon Nicolas Beyene, de seulement déployer la compétence technique nécessaire au fonctionnement normal du corbillard. «Il faut aussi écouter les familles, leur laisser le temps de réflexion nécessaire aux prises de décisions, comprendre les relations entre les responsables du deuil», confie-t-il. L’enjeu est d’éviter ce qu’il appelle les «deuils volcaniques».

Scènes de deuil
En revendiquant pleinement la dimension empirique et intuitive de son métier, l’homme laisse libre cours à quelques anecdotes autour d’un «deuil volcanique». «J’étais un jour dans un village à l’Est du Cameroun, à environ 450 km de Yaoundé. On dirait que les responsables de cette famille s’étaient entendus pour bagarrer. Déjà, à la morgue, après la levée de corps, une bagarre sanglante a précédé le départ du corbillard. Je crois que les uns accusaient les autres d’avoir tué leur fille. Vers Messamena, j’ai eu une crevaison. Le temps d’arranger la roue, une autre bagarre a déclenché. Cette fois-là, c’est un jeune qui s’indignait de l’absence de son nom sur le programme édité à cet effet. Il ne cessait de dire «alors que j’ai tout fait depuis?». Alors, je tente d’adopter l’attitude morale qui convient, c’est-à-dire paraître désintéressé, apaiser, comprendre, déculpabiliser, voire décharger l’émotion des endeuillés tout en ne me montrant pas. J’ai parfois joué les médiateurs pour que le calme revienne et qu’on puisse partir. Il peut s’agir, par exemple, d’orienter la conversation vers ceux qui restent, vers l’importance de la transmission de la mémoire familiale aux descendants ou de perpétuer une activité ou un projet que le défunt avait de son vivant: «À un moment donné, on peut parfois essayer de les “booster”. Un grand-père qui avait perdu son épouse après 60 ans de vie commune, à quoi il pouvait se raccrocher? Je lui dis: écoutez, il y a des enfants qui viennent de naître, c’est à vous de leur raconter qui était leur grand-mère…»

Technico-commercial
Sur la foi de ses expériences, Nicolas Beyene considère la satisfaction du client comme une condition de la survie économique de la boîte qui l’emploie. Il dit accorder une attention prioritaire à ce détail. Celui-ci se décline sous différents registres: «C’est à moi de faire la différence: ça va être ma façon de communiquer, le relationnel, ma façon de travailler. Quand un deuil est volcanique, moi le chauffeur du corbillard, je ne me laisse pas emporter par le vent de la colère. Et Dieu seul sait combien les gens vous disent du n’importe quoi, en vous sommant par exemple de vous arrêter pour prendre une bière ou bien faire leurs besoins. Je me montre très docile. C’est du technico-commercial, du commerce et de la psychologie, car je sais que lorsqu’ils auront un autre malheur, ils reviendront vite chez nous».

Ce qui se dit là est d’autant plus important que le marché repose largement sur le «bouche à oreille et les réputations peuvent se faire ou se défaire rapidement». D’après Nicolas Beyene, il faut alors se servir d’un dispositif de captation. «Tout au long de ma carrière, j’ai compris que, de plus en plus, les Camerounais sont désireux d’obsèques qui fassent sens pour eux. Pour cela, j’ai demandé à mon patron d’équiper mon corbillard de gyrophares bleus et d’une sirène à deux temps. Ainsi, quand je transporte un cercueil, mon véhicule est reconnu comme prioritaire et est autorisé à ne pas respecter la signalisation en vigueur sur sa voie. Les autres usagers doivent donc me laisser la priorité en ligne droite et dans les intersections. J’ai même un lecteur musical numérique pour plaire aux endeuillés qui, pendant le voyage, sont libres de choisir leurs musiques et d’exprimer leur subjectivité. Être en contact directement avec la famille, c’est discuter, voir comment ils vont, savoir ce qu’ils veulent… improviser un peu car chaque famille est différente». Et ce n’est pas tout. «Il y a aussi la manière de poser le cercueil dans le corbillard. La dernière image qu’on a du défunt, c’est dans le cercueil avant le départ du cortège. Plus cette image va être “belle”, plus le défunt paraîtra reposé, plus psychologiquement ça va aider à accepter la disparition du proche»

Quand on interroge Nicolas Beyene pour savoir quelles sont ses volontés pour ses propres obsèques, il se fait philosophe: «J’ai formé mon quatrième fils à ce métier. Mais, il est trop bruyant. Ce jour-là, donnez à ma femme le volant du corbillard qui me transportera vers Bikoé (Mefou-et-Afamba, NDLR). Avec elle au volant, je suis sûr qu’elle conduira comme je veux. Le reste ne me concernera plus».

Jean-René Meva’a Amougou

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