Si vous parlez à un riche n’ayant pas abdiqué toute probité intellectuelle de l’amélioration du sort de la classe économiquement pauvre, vous obtiendrez le plus souvent une réponse du type suivant: «Nous savons bien qu’il n’est pas agréable d’être pauvre».

Avec spontanéité et énergie brute, la bouche du riche le dit. Et, sans remonter très loin, le cœur du riche libère une autre prose: «En fait, il s’agit d’un état si éloigné du nôtre qu’il nous arrive d’éprouver une sorte de délicieux pincement au cœur à l’idée de tout ce que la pauvreté peut avoir de pénible. Mais ne comptez pas sur nous pour faire quoi que ce soit à cet égard. Nous vous plaignons – vous, les classes inférieures – exactement comme nous plaignons un chat victime de la gale, mais nous lutterons de toutes nos forces contre toute amélioration de votre condition. Il nous paraît que vous êtes très bien où vous êtes».
Spectacle irréel, me diriez-vous…Mais, c’est le spectacle de notre société où riches et pauvres se côtoient. Les premiers savent bien dire combien la situation des seconds occupe le haut de leur agenda. Par le style et les idées, on écoute les riches dans toute leur splendeur: bon sens, belles formules et beaux sentiments. Tolérance et dialogue sont les clés de leur méthode. Habitué à la thématique de l’égalité des chances qui leur sert de refrain, ils réussissent à dire de manière claire et convaincante qu’il n’est pas loin, le bout du tunnel. Depuis toujours, les pauvres y croient. Un jour, des professeurs d’éloquence avaient trouvé que «tout est mis en œuvre pour que le bout du tunnel soit vite atteint». Message reçu, les pauvres ont transmis leurs énergies à ces gens et leur ont permis d’avancer avec confiance.
Mais alors, ce qui se vit au quotidien dans nos villes et villages est le portrait d’une bonne partie du peuple qui, chaque jour, élève la survie au rang de métier. Il s’agit des personnes dont les vies cabossées cachent leur désarroi sous de fausses espérances. Ce que ces gens ne savent pas ou ne réalisent pas, c’est que la classe des riches s’est fermée sur elle-même, sur ses rivalités internes, ses problèmes et ses enjeux propres. En ces temps de road-show préélectoral, les futurs dirigeants se désignent dans les débats de télévision ou les conclaves d’appareil. Les gouvernants sont prisonniers d’un entourage rassurant de technocrates qui, visiblement, ignorent à peu près tout de la vie quotidienne de leurs concitoyens et à qui rien ne vient rappeler leur ignorance.
Tout en se gardant d’y voir une chaîne mécanique de responsabilités, il n’est pas inutile de porter au jour le fait que ce que certains appellent «seuil de pauvreté» ne veut plus rien dire en lui-même. Il vaut mieux parler de «seuil de la misère», dans un environnement où, en plein cœur de la capitale, une foule inestimable se bouscule encore autour du sac de riz de 50 kilogrammes vendu à 15 000 FCFA. Ceux qui savent si bien nommer les choses appellent cela «lutte contre la vie chère». Quand on observe ce qui se joue dans nos marchés, il devient cocasse et même consternant de parler de lutte contre la vie chère. Espérons que, dans les prochains jours, ceux qui chérissent ce slogan pourront enfin s’intéresser à une tâche essentielle: permettre au peuple de vivre dans la dignité.
Ongoung Zong Bella
