Dieudonné Essomba : «Dans les conditions actuelles, nous ne pouvons ni promouvoir la croissance, ni gérer l’inflation»

L’économiste et statisticien camerounaise s’épanche sur les moyens d’actions réduites de la Beac face aux défis économiques auxquels l’Afrique centrale est confrontée.

Le Comité de politique monétaire de la Beac vient de tenir sa 3e session ordinaire de l’année 2024. Il y a été décidé du maintien des taux de la banque centrale. Est-ce une bonne ou une bonne ou une mauvaise nouvelle pour l’Afrique centrale?
Vous savez, quand il s’agit des problèmes de la Beac pour l’Afrique centrale, c’est difficile de porter un jugement de valeur. Cela parce que c’est un système monétaire qui a un mode de fonctionnement très particulier et d’ailleurs c’est ça qui suscite l’hostilité au CFA. Il faut noter que lorsque les taux d’intérêt directeur d’une banque centrale joue un rôle parce que parce que lorsqu’il est en hausse, ça veut dire qu’on rend le crédit plus cher. Généralement c’est fait pour essayer de limiter l’activité; ça veut dire qu’il y a des effets de surchauffe, qu’il y a trop d’activité. Inversement, lorsqu’on le baisse, c’est pour essayer de rehausser l’activité. On s’est rendu compte que l’activité est faible et on essaye de la rehausser à travers le crédit. Or dans le cas de la Beac, c’est un modèle qui ne fonctionne pas parce que le FCFA est une monnaie qui obéit beaucoup plus à la stabilisation de la balance courante. Le CFA est une monnaie devise donc il est essentiellement marqué par la situation extérieure des pays; autrement dit lorsqu’on augmente le taux d’intérêt, ça veut dire simplement qu’on veut baisser l’activité économique parce que la situation extérieure s’est dégradée, parlant de la balance courante. On ne regarde pas l’activité elle-même, mais on regarde le solde extérieur. C’est pour cela qu’il extrêmement difficile de se prononcer sur les effets d’une baisse ou d’une hausse des taux d’intérêts de la Beac parce que ceux-ci ne sont pas liés à l’activité interne mais beaucoup plus à la situation extérieure. Et on le sait la situation extérieure est dégradée et donc la tendance est plutôt à la réduction des crédits et de l‘activité économique. Mais certainement sur la base d’une espérance de reprise, la Beac a dû escompter que peut-être l’activité va s’améliorer mais une fois de plus ses taux d’intérêt ne traduisent pas les besoins fonctionnels de notre économie.

Les opérateurs économiques paient en quelque sorte le tribut des taux d’intérêt actuels. N’y a-t-il pas lieu de s’inquiéter des répercussions sur les capacités du secteur privé à saisir l’opportunité de la Zlecaf?
Comme je le disais, le CFA n’est pas configuré pour le secteur privé national. Le CFA est une monnaie française et donc c’est une monnaie devise, sa préoccupation est sa stabilité par rapport à l’autre monnaie. Ce n’est pas une qui est orientée pour la production locale. Conséquence, elle ne se préoccupe pas du secteur privé national. Ce qui veut dire que si l’évolution du CFA arrange le secteur privé national, tant mieux, sinon tant pis. Ce n’est pas ça sa vraie préoccupation. C’est vraiment une monnaie qui est extérieure à notre système productif. Avec elle, nous ne pouvons rien.

La Beac parait confrontée à un dilemme entre la croissance économique ou la gestion de l’inflation dans l’espace communautaire. Quelle est la situation exacte et quel est à votre sens la meilleure solution au vu de la conjoncture?
La Beac ne saurait être confrontée à un dilemme entre la croissance et l’inflation. Ça c’est un scénario possible avec les monnaies souveraines. Pour la Beac, la préoccupation est la stabilité monétaire, c’est-à-dire la stabilité du taux de change entre le FCFA et l’euro. Maintenant, l’inflation interne ne la préoccupe pas par contre, c’est l’inflation importée qui peut agir sur les dynamiques d’évaluation ou de réévaluation. Le CFA est un peu au-dessus des préoccupations économiques internes aussi les problèmes de croissance ne l’intéressent pas. Par contre les problèmes d’inflation l’intéressent, uniquement dans la mesure où c’est une inflation importée. L’important ici est comment maintenir le taux de change fixe sans que cela n’entraine de grands déséquilibres; par exemple les déséquilibres en termes de surendettement ou de déficits cumulés de la balance courante. C’est un problème de positionnement de la monnaie, nous n’avons pas une monnaie interne qui se préoccupe de l’économie interne comme c’est le cas avec le Naïra ou le Cedi qui sont des monnaies nationales et donc qui opposent deux préoccupations la croissance et l’inflation. Par contre nous avons une monnaie qui elle est par définition l’euro, parce que c’est un franc importé, et qui n’ont pas les mêmes préoccupations. Si on avait un système binaire, on aurait résolu tous ces problèmes très facilement. Vous savez, nous avons une croissance faible 3 ou 4% en même temps, il y a une dynamique à l’inflation. Dans ces conditions, si vous avez une monnaie comme le CFA, vous ne pouvez ni promouvoir la croissance ni gérer l’inflation, vous êtes obligés de rester statique. D’où la paralysie de la Beac. Or, si on avait un système binaire, le CFA international serait resté constant mais les gouvernements auraient eu la possibilité d’agir sur le CFA local; notamment en baissant les taux d’intérêt du CFA local pour en augmenter l’usage et donc augmenter l’activité tout en stabilisant l’équilibre extérieur. Le CFA n’a pas été configuré pour nos économies, c’est une monnaie stable c’est vrai mais avec elle on n’a pas de politique monétaire interne.

Il est ressorti au terme de ce comité une inquiétude autour de l’érosion des réserves de change. L’inquiétude perdure depuis un bout de temps. Qu’est-ce qui n’a pas marché?
La réserve de change est la conséquence directe des équilibres de la balance courante. Lorsque nous vendons peu et nous achetons trop, les balances commerciales se déséquilibrent et à ce moment nous perdons les devises que nous avons gagné. C’est donc une vieille dynamique. C’était la raison de la venue du FMI (Fonds monétaire international) en 2017. L’érosion des réserves de change est la conséquence directe d’une économie qui n’arrive pas à équilibrer son commerce extérieur. Cette préoccupation de la Beac est une vieille préoccupation; elle pose justement la problématique de nos économies et la nécessité de résoudre ce problème monétaire; parce que lorsque vous avez une monnaie devise, qui est en fait la monnaie française, et donc la seule préoccupation c’est la stabilité, vous n’avez plus de levier pour redresser l’activité intérieure. Quand vous allez sur les marchés vous constatez qu’il y a des vivres, les gens en ont besoin mais ils n’ont pas d’argent; parce que nous ne pouvons pas agir sur la monnaie. D’où la nécessité d’avoir une monnaie à deux branches le CFA et une monnaie intérieure qui permet de faire tourner l’activité même si la situation extérieure n’est pas bonne.

Si l’on devait établir une comparaison entre la situation monétaire de la sous-région avec celle de la zone Uemoa, quelles leçons pourrions-nous tirer?
D’une manière générale, l’Uemoa (Union économique et monétaire ouest-africaine) a à peu près les mêmes problèmes que la zone Cemac. Sauf qu’économiquement, l’Uemoa est beaucoup plus importante et plus forte; parce que d’une part le commerce intérieur y atteint les 15% alors que dans la zone Cemac le commerce intérieur n’est que de 3%. C’est donc dire que le CFA de l’Uemoa a un usage beaucoup plus étendu, donc une plus grande puissance. À côté de ça, l’Uemoa est à côté de puissances économiques, comme le Nigeria, le Ghana, qui font que le commerce intérieur de l’Uemoa est beaucoup plus puissant que celui de la CEEAC (Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale) pour des pays qui se sont pratiquement isolés. Par conséquent l’Uemoa a quand même les traits d’un début d’une puissance régionale. La monnaie utilisée là-bas a quand même moins de difficultés que la monnaie de la Cemac. Même si ce sont des monnaies sœurs, le CFA de l’Uemoa a une palette plus large d’usage que notre CFA.

Le gouverneur de la Beac annonce le retour de l’inflation au seuil communautaire de 3%. Vous en tant qu’économiste, y croyez-vous?
Les critères de convergence de la Cemac avaient fixé ce taux d’inflation à 3%. Malheureusement, quand vous limitez l’inflation, vous limitez par la même occasion la croissance. Donc, la question aujourd’hui c’est que la Beac fait ce que commande le CFA, c’est-à-dire limiter l’inflation pour éviter de dégrader le taux de change. Il est donc logique pour la Beac de tenter de maintenir le taux de change, mais seulement la conséquence immédiate est la limitation de la croissance. Une fois de plus, on voit bien que la préoccupation du CFA n’est pas la croissance, mais beaucoup plus la stabilité de la monnaie. Or, dans un pays comme le Cameroun, les deux sont incompatibles, c’est-à-dire que vous ne pouvez pas y avoir une monnaie stable et en même temps utile pour la croissance. Soit vous choisissez l’un, soit vous choisissez l’autre.

Propos recueillis par
Rémy Biniou

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