Cameroun: l’odieux visage des violences contre les femmes

Féminicides, violences physiques, agressions sexuelles, mariages forcés, violences économiques et psychologiques, continuent d’être le sort réservé à de nombreuses femmes, dans une société où le changement de mentalité peine à s’imposer.

Madame Marie-Thérèse Abena Ondoa prononce son discours à l’ouverture des 16 jours d’activisme contre les VBG

Soixante-sept (77) femmes camerounaises ont perdu la vie sous les coups de leurs compagnons de vie depuis le début de l’année. Ce chiffre, parmi tant d’autres, est sorti le 25 novembre 2024 à l’ouverture des 16 jours d’activisme contre les violences faites aux femmes. Ce qui témoigne de l’urgence de renforcer les mécanismes de prévention et de protection des victimes. La réalité déjà obscure laisse davantage place à l’absurde, lorsque des mots expriment les raisons de ces violences. «Le premier cas enregistré en 2024 est celui d’une dame qui, après avoir bénéficié de sa tontine, a ouvert son petit commerce en son nom; mais son compagnon voulait que ce soit plutôt le sien qui figure sur les papiers. C’est ainsi qu’une bagarre a éclaté et elle est décédée», relate ce 25 novembre Clarence Yongo, directeur de publication de Griot TV. Le tableau des motivations est dans la foulée complété par des complexes de supériorité ou d’infériorité, le narcissisme du conjoint, la culture de la violence forgée depuis le bas âge, le manque de considération pour sa partenaire, entre autres.


A ciel ouvert
Des scènes de violences conjugales, Louise Ngo Tonye en a été épargnée dans son foyer. Pourtant, elle en connait les couleurs et les résultats, pour avoir quelques fois été témoin de ce fléau dans la vie des femmes de son entourage. «Elle s’appelait Rosa. Une femme d’une grande beauté avait épousé un homme méchant. Il la battait au point où il fallait quelques fois l’amener à l’hôpital. Après un certain temps, il a pris une deuxième épouse. Et là, chacun tapait à sa guise sur une Rosa devenue femme de ménage pour la nouvelle épouse. Un jour qu’il la tapait encore, toutes les femmes du quartier sont sorties avec des bâtons et il en a eu pour son compte. Mais ça n’a rien arrangé au sort de Rosa. Son mari faisait ce qu’il voulait parce qu’il disait avoir versé une dot élevée pour l’avoir. Il ne la tapait plus, mais elle vivait le martyr au point de perdre la raison; elle faisait déjà comme une folle; elle était privée de ration alimentaire et de soins. Son mari a placé ses enfants à l’orphelinat. J’ai dû lui donner une parcelle de terrain pour qu’elle fasse ses champs, mais sa famille n’est jamais intervenue jusqu’à sa mort», relate la septuagénaire.


Inacceptable
De telles expériences sont de trop pour le gouvernement camerounais. Ce d’autant plus qu’elles s’ajoutent à une liste déjà longue d’actes de violation des droits humains à l’encontre de la gent féminine. Notamment: tous les actes perpétrés contre les femmes causant ou pouvant causer un préjudice voire des souffrances physiques, sexuelles, psychologiques et économiques, y compris la menace d’entreprendre de tels actes; l’imposition de restrictions ou la privation arbitraire des libertés fondamentales, que ce soit dans la vie privée ou dans la vie publique en temps de paix, en situation de conflit ou de guerre. Aussi la ministre de la Promotion de la Femme et de la Famille actionne-t-elle les leviers tels que la riposte et de la protection des victimes sur l’étendue du territoire national. «Les victimes doivent prendre conscience de leur situation en dénonçant les violences subies, en brisant le silence. C’est la première riposte, celle qui enclenche le processus de prise en charge, pour aboutir à la répression des auteurs, afin d’assurer la sécurité des survivantes. Cette riposte concerne aussi les proches, la communauté qui ne devrait pas se rendre complices à travers leur silence. Il s’agira aussi pour la survivante, d’accepter la prise en charge qui selon le cas est psychosociale, médicale, judiciaire, juridique ou économique», martèle Marie Thérèse Abena Ondoa.


Par sa prise de position, le membre du gouvernement s’attaque aux mœurs sociales compliquant le mariage. Celles principalement de la culture du silence chez la femme. Une culture enseignée dès le jeune âge à ne pas divulguer le secret du foyer. C’est tout dire sur la résistance des coutumes en matière de genre au Cameroun. Cette résistance impacte également les conditions de vie des femmes en matière de mariage forcé, de droit à l’héritage, de mutilations féminines, de mariages précoces et d’éducation, révèle l’Institut national de la statistique dans son profil genre-pays de 2020.
Omerta


Sur les motifs du silence de la famille de la regrettée Rosa, Louise Ngo Tonye est partagée entre la peur de perdre certains privilèges financiers et l’idée communément partagée d’un devoir de la femme mariée à tout supporter dans son ménage. C’est que cette dernière idée est fortement relayée et fait même l’objet d’un héritage intergénérationnel. «Le problème, c’est que très souvent, lorsqu’une femme ose se plaindre, cela fait l’objet d’un reproche. On lui reproche son ingratitude, dans le cas où son mari assume les dépenses financières. Comme si le mariage devrait être une prison dorée pour la femme. On a souvent eu des cas où des femmes se retrouvent sans soutien moral; et lorsqu’il y a des assises familiales pour confronter les deux époux, le ton posé pour parler au mari n’est pas souvent proportionnel à sa faute, et donc très souvent rien ne change», explique Françoise Mbock, ancienne responsable du département de la famille à l’Eglise Adventiste du 7e jour, communauté de Nkolmesseng. La suite de son discours fait référence à un refus des populations de trop se mêler des affaires privées des couples ou à la lassitude après plusieurs récidives de violence. «Le travail du gouvernement ne s’arrêtera pas tant qu’une femme ou une fille constituera la cible d’un acte violent», soutient pour sa part la ministre Marie Thérèse Abena Ondoa. Et pour atteindre cet objectif, la Campagne 16 jours d’activisme permet de ratisser large en matière de sensibilisation; de mobilisation des efforts de plaidoyer pour la cause; de partage des connaissances et innovations entre tous les acteurs de la défense des droits de la femme camerounaise.

16 jours pour s’insurger
Le 25 novembre 2024 est Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Comme de coutume depuis 2008, cet évènement est ponctué par l’ouverture de la campagne dénommée: 16 jours d’activisme contre les violences basées sur le genre. Cette année, la campagne a pour thème: «Riposter et se reconstruire après les violences». Sous la houlette de la ministre de la Promotion de la Femme et de la Famille, Marie-Thérèse Abena Ondoa, Organisations non gouvernementales et partenaires multilatéraux sont mobilisés jusqu’au 10 décembre pour appeler l’opinion publique à un changement de mentalité et à l’adoption des stratégies de mobilisation de ressources pour améliorer la prise en charge holistique. L’esprit de la démarche est fixé par le Coordonnateur humanitaire résident du système des Nations unies au Cameroun, Issa Sanogo. «L’épidémie des violences à l’égard des femmes et des filles est une honte pour l’humanité. Chaque jour, en moyenne, 140 femmes et filles sont tuées par un membre de la famille. Encore aujourd’hui, environ une femme sur trois est victime de violences physiques ou sexuelles. Aucun pays, aucun milieu n’est épargné et la situation ne fait qu’empirer».


L’évènement parvenu à sa 18e édition livre les clés de la riposte menée par le Cameroun. Notamment sur les plans juridictionnel, médical, social et économique. Qu’il s’agisse de mettre en place des lieux d’accueil temporaire des victimes, ou de réglementer le cadre normatif autour de la cause. La tâche s’avère ardue, mais, sous l’impulsion du Minproff, de bonnes pratiques sont progressivement acquises. Les langues se délient, favorisant une meilleure organisation de l’action gouvernementale.


Louise Nsana

Lutte contre les VBG au Cameroun

L’arme du droit, les munitions de l’éducation

Le ministère de la Promotion de la Femme et de la Famille améliore le dispositif juridique pour encadrer la poursuite de la cause.

Le combat que mène le gouvernement camerounais contre les violences basées sur le genre a commencé à produire des résultats. L’Institut national de la statistique (INS) en a mesuré la portée dans une note de politique rendue publique en août 2020. Laquelle souligne que «la prévalence des différentes formes de violences basées sur le genre est en baisse entre 2004 et 2011». Les poches de résistance les plus fortes sont néanmoins notées en matière de violences physiques (39% dont 7% de femmes enceintes) et sexuelles (13%), l’autonomie financière (près de 68%). Bien plus, l’INS fixe le contexte dans lequel de telles bavures sont enregistrées et évoque «un faible recours des victimes de violences physiques aux services sociaux». C’est tout dire sur le chantier que mène le ministère de la Promotion de la Femme et de la Famille. Le Minproff procède par plaidoyer ou sensibilisation des communautés et par formation des acteurs non institutionnels engagés sur le terrain, pour parvenir au changement des normes et attitudes sociales. La mécanique dédiée s’est déjà déclenchée ce 26 novembre 2024 au profit d’une cinquantaine de membres d’organisations de la société civile et d’associations de femmes. Et sur ce point, l’objectif est tout arrêté. «Les différentes actions menées pour lutter contre les violences faites aux femmes et aux filles amènent déjà les langues à se délier. Ce qui donne l’impression que le phénomène augmente. De même, l’usage des réseaux sociaux permet de divulguer les informations, bonnes ou mauvaises, avec une très grande rapidité. Il convient de les exploiter avec discernement à travers des actions correctives», fixe Marie-Thérèse Abena Ondoa.


Plus de droit
Dans le cadre d’une œuvre pluridimensionnelle, le Minproff a entrepris de renforcer le dispositif juridique et judiciaire autour des victimes de VBG. C’est le sens à donner au projet de loi en cours de validation porté par ce département ministériel. Celui-ci devrait être porté devant le Parlement lors des sessions ordinaires de l’année législative 2025. Il est annoncé depuis 2023 et a déjà suivi tout le processus de pré-validation. A ce jour, le texte est fin prêt, après la prise en compte des observations et recommandations du Premier ministère, apprend-on auprès du Minproff. Ledit projet de loi établit une reconnaissance des violences basées sur le genre afin de faciliter la poursuite devant les juridictions de leurs auteurs. Ce qui marque en soi un tournant décisif pour le système juridique camerounais. «Sur le plan pénal, il n’y a pas de loi qui récrimine le viol dans le couple. Sur le plan civil, il y a des dispositions qui permettent de parler de viol dès lors, par exemple, que la femme est malade et que le médecin prescrit une suspension d’activité sexuelle. Il y a un vieux projet de texte sur la famille au Cameroun qui date de l’époque du Pr Elone et qui aurait permis de revoir la considération autour des violences dans le couple. Pour le moment, l’on trouve des généralités dans la loi, mais il n’y a pas de spécificité sur les violences faites aux femmes. Il y a un vide juridique autour de certaines questions. On attend des éléments d’appréciation sur le plan pratique, qui soient encadrés par la loi; car si une chose n’est pas encadrée par la loi, elle n’existe pas vraiment», explique Me François Kanga. Sur la question, le Minproff n’en est pas moins réservé. «Bien que le cadre normatif qui concourt à la promotion et à la protection des droits de la femme contienne de nombreux instruments juridiques internationaux, régionaux et nationaux pertinents, il ne garantit pas pour autant l’exercice et la jouissance par la femme de l’ensemble des droits qui lui sont ainsi reconnus. Parmi les facteurs qui limitent l’impact de ces textes, on peut citer l’insuffisance de leur vulgarisation et appropriation, l’insuffisante harmonisation de la législation interne avec les instruments juridiques internationaux spécifiques à la protection de la femme, la coexistence du droit écrit et de la coutume, la réticence de certains acteurs judiciaires à appliquer les textes en vigueur», mentionne-t-il dans son profil genre-pays de novembre 2020.


Prise en charge
L’édition 2018 des 16 jours d’activisme contre les violences basées sur le genre met le cap sur la reconstruction des victimes. Laquelle commence par une prise en charge de ces dernières. Sur ce point, une kyrielle de mécanismes mis en place par le ministère de la Femme et de la Famille devrait changer la donne. C’est le cas des «gender desk», mis en place dans une vingtaine de commissariats et brigades de gendarmerie pour un accueil optimal des victimes de VBG et d’un meilleur suivi de leurs affaires. Inspirés des pratiques d’ailleurs, ces bureaux-genre sont déployés avec l’appui d’Onu-Femmes. «La reconstruction de la survivante débute par l’importance d’accorder du crédit à sa parole, de considérer le caractère inacceptable des faits et de se positionner pour répondre à ses attentes et besoins sans l’amener à croire qu’elle est responsable de ce qui lui arrive, c’est-à-dire la culpabiliser. Cela peut passer par le placement de la survivante dans un endroit sécurisé pour un hébergement en urgence (de courte durée) ou l’éloignement du conjoint violent, si c’est nécessaire. La prise en charge psychosociale dont elle bénéficiera devra lui permettre de retrouver l’estime de soi, d’améliorer sa santé physique et psychologique», a martelé le membre du gouvernement, toujours dans une logique de changement des mentalités. Renforcement des capacités des pandores et fournitures de matériels figurent dans la panoplie des actions en faveur de ces “gender desk”.
Dans une liste non exhaustive des progrès et réalisations entreprises pour améliorer le sort de la femme et de la fille dans la société camerounaise, Marie-Thérèse Abena Ondoa énumère pêle-mêle l’élaboration et la mise en œuvre d’une stratégie nationale dédiée; la mise en place des plateformes de lutte contre les VBG; la création des espaces de protection des femmes; la mise en place des mécanismes de gestion de plaintes; le renforcement des capacités des acteurs de la chaîne d’intervention pour mieux accompagner les victimes et leurs familles; la réinsertion socio-économique des survivantes et victimes; la mise en place de la ligne 116 pour l’assistance aux enfants et aux femmes. L’on peut également citer la mise en place du numéro vert, le 1523 au niveau de la Commission des Droits de l’Homme du Cameroun.

Louise Nsana

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