À Yaoundé… un Conseil des ministres en long et en langes

Minutes d’un conclave aux allures de procès contre Paris et Bretton Woods.

À Yaoundé, c’était houleux

Finalement, Intégration avait donc été bien informé. Lui qui annonçait une semaine avant l’évènement, la tenue d’un sommet extraordinaire des chefs d’Etat de la Cemac ce 16 décembre 2024 à Yaoundé. Cette rencontre de concertation de très haut niveau a donc lieu ce jour. Elle a pour thème: «Évaluation des perspectives monétaires et financières mesures de consolidation de la résilience». Dévoilé ce 14 décembre 2024 au cours du conseil des ministres de l’Union économique d’Afrique centrale (UEAC) tenu en visioconférence, le libellé s’ajuste au contexte macroéconomique actuel de la Cemac.


Houleux
Si d’ordinaire le conclave des ministres en charge des questions économiques de l’espace communautaire se déroule dans une ambiance chaleureuse, celui de ce jour est traversé par des prises de parole parfois nourries d’un élan de contestation. Spécifiquement, le grand orgue se réveille à l’énonciation du projet d’ordre du jour. Selon le ministre camerounais de l’Economie, du Plan et de l’Aménagement du territoire (Minepat), ledit ordre du jour tient en cinq points. Notamment le discours du président de la Commission de la Cemac, celui du gouverneur de la Banque des États de l’Afrique centrale (Beac), la communication des invités spéciaux, l’examen de la situation macroéconomique de la Cemac et la communication spéciale du président du Pref-Cemac. A en croire Alamine Ousmane Mey, cet ordonnancement cadre avec le vœu des présidents Paul Biya et Faustin Archange Touadera. «Initiateurs du sommet de ce sommet extraordinaire des chefs d’États de la Cemac, ils envisagent non pas un sommet dense, mais un sommet riche», explique le Minepat.


Sur le coup, le constat d’un manque de rigueur dans l’ordonnancement se fait jour. Depuis Bangui, Hervé Ndoba, ministre centrafricain des Finances et du Budget, s’étale longuement sur  » le profil des invités spéciaux». «Quel est le niveau de représentativité des invités dits spéciaux ? Qu’est ce qui justifie la présence de la France à ce sommet ?», s’interroge le membre du gouvernement centrafricain. Il se fait accompagner dans son élan par Sylvie Baipo, ministre centrafricaine des Affaires étrangères. Chez le premier comme chez la seconde, il semble se profiler la question selon laquelle comment rien ne se fait de décisif en Afrique centrale sans la présence de la France et du FMI.


À ce sujet, Baltasar Engonga sollicite et obtient la parole. A demi-mots, le président de la Commission de la Cemac appelle les uns et les autres à éviter le déni. Dans un phrasé bien cadré, l’Equato-guinéen évite de justifier la présence de la France et du FMI à Yaoundé ce 16 décembre 2024. Il est vite «démasqué» par Tahir Hamid Nguilin. Intervenant depuis Ndjamena, le ministre tchadien des Finances et du Budget se sert de mille et une formules pour amener les uns et les autres a reconnaître que c’est dans les livres de la comptabilité du ministère français de l’Economie et des Finances que les comptes d’opérations des Etats d’une part, et de dépôt de la Beac d’autre part, sont suivis. Selon Tahir Hamid Nguilin, le poids et l’influence de la France sont des contraintes réelles. Quant au FMI, il est garant des droits de tirage spéciaux (DTS) qui constituent une partie des réserves de change des Etats. Son avis sur le niveau de ces DTS est déterminant. Pour tout comprendre, les moyens d’action de la France et du Fmi leur donnent un vrai droit de véto dans le processus décisionnel de la Cemac.


Toutefois, réplique Louis Paul Motaze, le sommet extraordinaire de ce 16 décembre 2024 à Yaoundé est empreint de souveraineté. A en croire le ministre camerounais des Finances, cette souveraineté est incarnée par les six Chefs d’Etat qui, depuis toujours, suivent les experts de tous bords. «A l’heure actuelle, dit-il, la situation macroéconomique de la Cemac n’est pas si alarmante, mais elle mérite d’être suivie finement tous les jours».
C’est ce que confirme PrMichel-Cyr Djiena Wembou. Au cours de sa prise de parole, celui-ci mêle historiographie et macroéconomie. Le package démontre que depuis 2013, les six Etats membres de la Cemac sont plongés dans des difficultés de trésorerie nées de la baisse, drastique, du prix du baril du pétrole. «Ces difficultés étaient prévisibles, certains de ces pays ayant fait de l’exploitation du pétrole brut leur seule activité économique rentable. Pour ces pays-là, la part du pétrole dans la formation du produit intérieur brut (Pib) est si élevée qu’il était évident qu’ils connaîtraient des difficultés, en cas de baisse du prix du baril. Pour parer au plus urgent, ils ont commencé à puiser dans les réserves monétaires pour soutenir le haut niveau de vie (et non haut niveau de développement) qu’ils doivent désormais justifier. Plusieurs indicateurs des difficultés actuelles existent. Le Secrétaire permanent du PREF-Cemac, s’arrête aussi sur la baisse ou plutôt l’érosion continue des réserves de change. Il rappelle qu’«en avril 2015, publiant les comptes certifiés de l’exercice clos 2014, un rapport des commissaires aux comptes (KPMG et Mazars) de la Beac révélait que les réserves de change des Etats sont passées de 4 974 milliards F CFA en 2013, à 3 848 milliards FCFA en 2014. Une baisse de 1 126 milliards soit 22,6% en un an seulement ! La plus forte baisse (1232 milliards) a affecté la Guinée Equatoriale, qui a misé sur le seul pétrole, tandis que la plus faible baisse (171 milliards) a touché le Cameroun dont l’économie est la plus variée et la plus diversifiée de la zone Cemac». La suite est tout aussi édifiante : «La baisse des réserves de change est un indicateur sérieux, pour une raison simple. Les économies des pays de la zone Cemac, dopées par les recettes pétrolières, ont privilégié la consommation de produits finis étrangers. Cette extraversion du comportement des agents économiques sous régionaux crée des déficits des balances des paiements des Etats envers l’étranger. Ces déficits sont soldés par les réserves de change qui sont des moyens de règlement dont disposent les autorités monétaires (les Etats et la Beac). Ces moyens de paiement sont détenus en or, en réserves en devises, en créances sur le Fmi et en autres avoirs divers de réserve. L’article 1er de la convention de compte d’opérations avec la Direction générale du Trésor et de la politique économique française prescrit à la Beac d’ouvrir deux comptes dans les livres du service de contrôle budgétaire et comptable du ministère français de l’économie: un compte d’opérations dont le solde créditeur est plafonné et où les avoirs sont rémunérés au taux de facilité marginale de la Banque centrale européenne(Bce) soit 0,30% depuis le 1er septembre 2014 ; un compte spécial de nivellement reçoit les avoirs excédentaires de la Beac ne peut être débiteur. Ce compte est rémunéré à hauteur du taux de refinancement de la Banque centrale européenne soit 0,05% depuis le 1er septembre 2014. Ce sont les mouvements de ces deux comptes qui couvrent les déficits extérieurs, bon an mal an ! Dès lors, une baisse drastique et continue de ces réserves affecte la capacité de règlement des Etats. Cette érosion s’est poursuivie au même rythme à la clôture de l’exercice 2016, les Etats les plus affectés ont couru, à grandes enjambées, vers la cessation de paiement. La baisse des recettes d’exportation, en particulier du pétrole dont une partie alimente les réserves de change a révélé le défaut congénital de nos économies: l’absence d’une production exportable, variée et diversifiée. Autrement dit encore, le problème n’est pas tant la baisse des réserves que l’absence de sources alternatives de recettes, capables d’alimenter l’économie et lesdites réserves de change dont la baisse n’est qu’une conséquence de la faiblesse de l’offre économique».


Que faire donc ?
Au cours d’une discussion informelle avec quelques journalistes, une tête bien au courant des dossiers soumis aux chefs d’État donne une piste de réponse. D’après cet interlocuteur, «dans la pratique des sommets de cette nature, il est impoli de livrer explicitement l’ordre du jour des décideurs». «Mais, eu égard à ce que vous avez entendu au cours de ce conseil des ministres, il est inévitable, vu le contexte, que nos chefs d’État ne s’attardent pas sur la viabilité budgétaire et le renforcement du dispositif de surveillance multilatérale au sein de la Cemac. Beaucoup d’indicateurs qu’ils maîtrisent depuis le sommet de juillet 2015 à Yaoundé ont prouvé que les critères et les indicateurs actuels de surveillance multilatérale des politiques budgétaires des Etats (solde budgétaire, endettement, arriérés de paiement, inflation…) adoptés en 2001 ne sont ni faciles à calculer, ni non manipulables et rapidement disponibles. De plus, ils ne sont pas définis de manière à ce que leur suivi permette d’apprécier la viabilité à long terme des finances publiques et leur impact sur la situation conjoncturelle comme sur le potentiel de croissance et de convergence réelle des économies dans la longue durée. Parce qu’ils peinent à prendre en compte l’hétérogénéité des pays de la Cemac. D’où la nécessité de les réformer. Seulement les réformes proposées, qui concernent principalement le critère de solde budgétaire et celui de la dette, provoquent des grincements de dents. On peut supposer que les chefs d’État vont s’atteler à réduire la capacité d’emprunt des Etats de la Cemac. Mais, on craint aussi que leurs différents pays ont besoin d’un volume important d’investissement pour rattraper le retard accumulé pendant la vingtaine d’années d’ajus‐ tement structurel. Investissements sans lesquels, l’émergence de ces pays, projetée pour certains en 2025 et 2035 pour d’autres. Alors, on verra bien ce qui sera décidé à la fin du sommet».


Jean René Meva’a Amougou

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